02 mai 2008
Le mythe de Mai 1968
Nous voici donc en Mai 2008. 40 ans se sont écoulés depuis les "évènements" de Mai 1968, et au-delà des films relatant la petite histoire de 1968 vue du combat idéologique de chacun, force est de constater que l'héritage de 1968 est assez délité, et que les effets que l'on subit encore sont des plus critiquables.
Je suis de la génération née juste après, dans le début des années 70. Petit j'ai toujours entendu parler de 1968 comme d'un évènement social majeur, fondamental pour les uns, dramatique pour les autres. On m'a expliqué, j'ai lu, j'ai appris, j'ai écouté, encore, encore, encore... Difficile de se faire un avis quand on est adolescent épris de liberté voire libertaire, insoumis et rebelle. Mais l'âge venant, et la perception des contraintes et des nécessités de la vie collective s'améliorant, le bilan de mai 1968 s'est sérieusement écorné dans mon esprit ces dernières années.
J'ai souvent entendu parler d'une gigantesque avancée dans les libertés. Il est vrai que sortant du carcan puritain des années victoriennes perpétué par l'austérité de la fin de la guerre, les années 50 avaient sans doute quelque chose de plus rétrograde que les années folles, plus permissives. La mécanisation, la nouvelle ère de production à plein emploi, la reconstruction ouvrait de nouveaux champs possibles : un avenir certain, du travail, du confort, du bien-être. Foin des années d'austérité imposée par les mères depuis la fin de la guerre, fin de la rigueur morale imposée par les pères, puisqu'ils ont su si bien travaillé, prenons le pactole, et au revoir. Même pas merci. La génération 68 sera la première à dire "merde" à ses aînés et dira "merde" ensuite à ses enfants. Voilà ce qu'on idolâtre, qu'on célèbre comme une avancée.
Merde aux parents :
Outre les revendications ouvrières qui étaient justifiées mais excessives pour être acceptées en totalité, c'est au discours qu'il faut s'intéresser. Un vent libertaire, teinté de carmagnole et de chant du partisan règne en France. On affronte la police sur les barricades, on brûle, on conspue l'état bourgeois. Il faut détruire la société capitaliste pour reconstruire une société collectiviste. Alors même que les communistes en France passent à côté de mai 1968, les trotkistes, les maoistes, les futurs
Krivinistes et leurs Communistes Révolutionnaires s'emparent de l'idéal de société et tentent d'imposer leur modèle, collectiviste, participatif, démocratique. Le rejet en bloc des institutions (police, armée, travail, autorité, argent, mariage) ne distingue pas. Une jeunesse rêve éveillée, persuadée de lendemains "cheguevaresques" et d'ivresse perpétuelle libérée des
contraintes imposées par leurs aînés.
"Il est interdit d'interdire" sera le leitmotiv de cette période. Cet oxymore préfigure en lui-même la contradiction de l'idéologie. Sur ce vent de liberté on va construire de nouvelles méthodes, des nouveaux cadres à la société.
La relation à l'autorité doit-être consentie. La police est ennemie et non plus protectrice. L'école doit être un lieu d'épanouissement de la personnalité. Le mariage est archaïque. L'image du père est brisée. On promeut la place de la femme (sur ce point l'avancée est bénéfique). Le travail est un asservissement au capital au détriment de l'épanouissement personnel. La révolution sexuelle est prônée. La société de consommation est rejetée (déjà).
Tous les fondamentaux volent en éclat, et ces idées sont adoptées par toute une génération, sans remise en question, jamais, tournant le dos aux générations antérieures et tout ce qu'elles ont construit, les unes après les autres.
Merde aux enfants :
Voilà qu'après mai 68, les idées sont tenaces, et fort des préceptes exprimés lors des évènements, notre société va appliquer ses nouvelles règles.
L'école doit être un lieu d'épanouissement ? Désormais le savoir ne vient plus d'en haut, mais doit être participatif. On débat, on discute, on parlemente. Qu'apprend-on ? Beaucoup de palabres, peu de choses en fin de compte. Les méthodes d'apprentissages sont revues, par rejet de l'ancien, et s'instaurent de nouvelles méthodes de "lecture" dont on voit aujourd'hui les fruits. Le calcul est rébarbatif ? On instaure de nouvelles méthodes que personne ne comprend, et qui n'auront aucune efficacité. La grammaire, les conjugaisons, la syntaxe ? Dépassées. Tant est si bien que les jeunes ne savent plus la différence entre "être et "avoir" (bravo pour le rejet de la société de consommation).
L'autorité doit être consentie ? Celle du père est rejetée dans l'idée de libre épanouissement de l'enfant, éduqué devant la télé. L'instituteur n'est plus une figure mais un copain, et les débordements se multiplient. C'est finalement devant le poste que l'épanouissement se fait. Le flic est définitivement l'empêcheur de faire son petit délit tranquillement, comme une entrave à la liberté de violer les lois en paix. D'ailleurs toute la réglementation des contrôles de l'administration prévoit toujours une porte de sortie à la demande des groupes de pression issus de 1968, sous couvert de trop forte atteinte aux libertés, celle de contourner la loi au mépris de l'administration (empêchement de confronter des fichiers, fichiers volontairement partiels pour les rendre inefficaces etc). La fraude est un sport national.
Le mariage est archaïque ? La liberté sexuelle est de rigueur ? Combien de familles recomposées ? Combien de pères absents ? Combien d'enfants sans repère dans une famille dite "monoparentale" ? Combien d'éducateurs nécessaires pour combler le déficit familial ?
L'épanouissement personnel de l'enfant ? Une manière à peine voilée de préférer s'occuper de soi, sans avoir à transmettre des valeurs, des savoirs, des règles. Les enfants ne subissent plus l'autorité des parents et parallèlement
se multiplient les délits commis par les mineurs, les échecs scolaires.
Mais il est plus simple de désigner la pauvreté croissante que les
"valeurs" transmises, ou leur absence justement.
Pendant ce temps là, la génération de 1968 use et abuse de sa liberté, liberté de ne pas s'occuper des siens, liberté de s'occuper de soi. Elle réclame toujours plus, demande à l'état de se substituer à elle et son incurie, rejette la faute sur le système qu'elle exploite loin de son idéal de rejet de la société de consommation tout en s'en tenant pour victime, oubliant sa responsabilité de "libre-arbitre". Les déficits publics sont creusés depuis 30 ans pour satisfaire cet électorat et à son unique profit, laissant à notre génération le soin de combler la dette. Notre génération, éduquée sur le même modèle, est en passe d'en faire autant avec les suivantes.
Le bilan c'est une société qui a rejeté les valeurs de ses aînés, sans avoir été capable de construire d'autres valeurs, sauf celles de l'individualisme qu'elle rejette et dont elle rend responsable la société marchande.
Ce sont des écoles qui ne savent plus faire apprendre, et où l'on se perd en conjectures pour savoir si on doit enseigner l'histoire chronologiquement ou comme une globalité (personnellement, je ne vois pas comment on peut faire percevoir la globalité sans la chronologie), où l'on songe du bout des lèvres dans les ministères, pour ne pas heurter les enseignants restés campés sur leur erreur, à réinstaurer les bases de la lecture et du calcul à l'école primaire, alors que ça n'aurait jamais dû cesser d'être. Une école où l'on apprend à exécuter des procédures sans réflexion, où le savoir n'est pas un moyen d'apprendre et comprendre mieux, mais un matériau pour trouver un travail.
Ce sont des parents qui se comportent comme leurs enfants, au point où l'on parle de post-adolescence allant jusqu'à la trentaine, tellement il devenu difficile de distinguer les générations par leur attitude, et chacun n'a plus la place qui lui revient.
C'est un jeunisme effréné qui rejette tout ce qui est ancien, c'est à dire l'an dernier, voire le mois dernier, sans chercher à comprendre ou regarder, et ,sans se soucier du savoir des plus anciens, réinventent le monde, les erreurs de l'inexpérience en plus. Qui n'apprend pas les leçons de 3000 ans d'histoire vit au jour le jour, disait Goethe. Il suffit de regarder les émissions de télévision pour se rendre compte de l'inculture totale des gens, plus intéressés à paraître cool et jeune, qu'intelligent.
C'est une violence constante d'une jeunesse perdue, hagarde, criant son désespoir de n'avoir pas été guidée. Violence à la hauteur de la sauvagerie qu'on instaure en n'inculquant pas de règle, en laissant croire que l'épanouissement personnel fera le travail à la place des parents. Une jeunesse qui prend pour repère des marques commerciales, les seules à transmettre des valeurs, qui ne croit plus qu'au fric et au réchauffement de la planète.
C'est une époque où tout le monde a tellement la parole que plus personne ne s'écoute, et où l'on écoute surtout pas ceux qui détiennent le savoir. Et au milieu de ça, les manipulations, les contre-vérités sont des armes pour faire bouger les masses apeurées.
Et c'est ça qu'il faudrait célébrer ?